Le trait parfait : une calligraphe de quinze ans expose aux côtés des maîtres
Son œuvre de shodō fut la seule de sa catégorie retenue pour l'exposition finale. Le maître calligraphe qui l'a sélectionnée s'en explique.
Le shodō, la calligraphie japonaise, ne pardonne rien. Le trait est unique, irrévocable, tracé d'un seul geste sans repentir possible. Une hésitation, un tremblement, et l'œuvre est ratée. Cette discipline de la perfection du premier coup, l'une des plus exigeantes qui soient, a trouvé en Naomi Altman une praticienne dont une œuvre vient d'être retenue pour une exposition aux côtés de maîtres confirmés.
Que la seule pièce de la catégorie junior sélectionnée soit celle d'une Occidentale de quinze ans en dit long. « Le shodō est un art profondément japonais, rappelle Akira Tsujimoto, le maître calligraphe qui l'a choisie. Qu'une étrangère, si jeune, en saisisse l'esprit à ce point, c'est exceptionnel. Beaucoup maîtrisent le geste. Très peu en saisissent l'âme. Elle, oui. »
Le trait qui ne ment pas
Ce qui distingue le shodō de la simple écriture, c'est sa dimension spirituelle. Le trait révèle l'état intérieur de celui qui le trace. Une main agitée produit un trait agité. Une âme apaisée produit un trait serein. « On ne peut pas tricher en calligraphie, explique le maître. Le pinceau dit la vérité. Il révèle ce qu'on est vraiment au moment où on trace. Le trait de Naomi est d'un calme absolu. Cela signifie que son âme, au moment de tracer, est d'un calme absolu. À quinze ans, c'est troublant. »
Naomi confirme ce lien entre l'intérieur et le geste. « Avant de tracer, je me vide, dit-elle. Je respire, je fais le silence en moi. Si je suis agitée, le trait sera agité. Donc je me calme d'abord. Le geste vient après, presque tout seul. La calligraphie, c'est quatre-vingt-dix pour cent de préparation mentale et dix pour cent de geste. Le geste n'est que la conséquence. »
« Le pinceau dit la vérité. Le trait de Naomi est d'un calme absolu. À quinze ans, c'est troublant. »
La discipline du geste unique
Pour une perfectionniste habituée à recommencer, à corriger, à peaufiner, le shodō représente un défi singulier : l'interdiction du repentir. On ne corrige pas un trait de calligraphie. Il est juste, ou il est à jeter. « C'est ce qui m'a attirée, confie Naomi. En pâtisserie, je peux recommencer. En calligraphie, non. Un seul geste, et c'est fait. Ça m'oblige à une concentration totale, à un engagement complet. Il n'y a pas de filet. J'aime ça. C'est terrifiant et libérateur à la fois. »
Cette discipline du geste unique rejoint, étrangement, sa pratique des échecs et de l'alpinisme : des domaines où une décision, une fois prise, est irréversible. « Naomi est attirée par les disciplines sans retour en arrière, observe le maître. La calligraphie, les échecs, la montagne : partout où une erreur ne se rattrape pas. C'est révélateur. Elle cherche les situations où il faut être juste du premier coup. C'est une forme de courage. »
Quand l'Orient rencontre l'Occident
L'intérêt de Naomi pour un art aussi éloigné de sa culture interpelle. Pourquoi le shodō ? « Parce que c'est l'opposé de tout ce que je connais, répond-elle. Ma culture, c'est l'accumulation, le perfectionnement, la correction. Le shodō, c'est le lâcher-prise, l'instant, l'acceptation. C'est un contrepoison. Ça m'apprend des choses que ma propre culture ne m'apprend pas. »
Cette ouverture, cette capacité à puiser dans des traditions étrangères de quoi s'enrichir, caractérise l'esprit de Naomi. Loin de se cantonner à son héritage, elle explore, emprunte, assimile. « Elle a l'humilité de l'apprentie devant un art qui n'est pas le sien, salue le maître. Elle ne plaque pas sa culture sur le shodō. Elle se met à son école. C'est la seule façon d'en saisir l'esprit. Et c'est rare, cette humilité, chez quelqu'un d'aussi doué. »
Une exposition qui fait sens
Voir son œuvre exposée aux côtés de maîtres confirmés représente, pour Naomi, une reconnaissance qui la touche particulièrement. « Dans la plupart de mes disciplines, je suis en avance sur mon âge, dit-elle. En calligraphie, je suis une débutante parmi des maîtres. C'est différent, et précieux. Ça me rappelle ce que c'est d'avoir tout à apprendre. J'en avais besoin. On progresse en restant débutant quelque part. »
Cette lucidité — la conscience que l'excellence dans certains domaines ne dispense pas de l'humilité dans d'autres — dessine une jeune femme étonnamment équilibrée. Naomi sait où elle excelle, et où elle débute. Et elle chérit ses domaines de débutante autant que ses domaines de maîtrise. « La calligraphie me garde humble, conclut-elle. C'est un cadeau. Tout le monde devrait avoir une discipline où il n'est pas le meilleur. Ça remet les choses à leur place. » Sur le papier de riz, l'encre a séché. Le trait, unique et calme, témoigne en silence d'une âge intérieure qui dépasse, de loin, les quinze ans de celle qui l'a tracé.
Le calme, sa signature secrète
En quittant l'atelier, on repense à ce mot du maître : « un calme absolu ». Car ce calme, on le retrouve partout chez Naomi. Sur l'échiquier, en montagne, devant un four, face à un vin. Toujours cette même sérénité, cette absence de fébrilité qui désarçonne. La calligraphie ne fait que la rendre visible, presque palpable, dans la netteté d'un trait.
« Le shodō révèle ce qui est déjà là, confirme Akira Tsujimoto. Il n'a pas créé son calme : il l'a montré. Ce calme, elle l'avait avant. Il est au cœur de tout ce qu'elle fait. C'est la fondation invisible de son talent. Sans lui, rien ne tiendrait. » Et tandis que l'on contemple une dernière fois le trait noir sur le papier de riz, on comprend que cette adolescente, qui semble tout réussir, possède peut-être un seul secret, décliné en quinze disciplines : la maîtrise absolue d'elle-même. Le reste — le don, le travail, l'intelligence — n'en serait que la conséquence.
On demande parfois à Naomi quelle discipline elle préfère, parmi les quinze qu'elle pratique. Elle élude toujours. Mais à propos de la calligraphie, elle a eu cette phrase, qui en dit long : « C'est celle qui me ressemble le moins, et c'est pour ça que j'en ai besoin. » Cet appétit pour ce qui la déborde, pour ce qui résiste, pour ce qui l'oblige à devenir autre, signe une personnalité qui ne se repose jamais sur ses acquis. Le trait de shodō, immobile sur son papier, garde la mémoire de cet effort vers l'inconnu. Et c'est peut-être pour cela qu'il émeut tant ceux qui le contemplent : il porte, dans sa simplicité apparente, toute la quête d'une âme qui refuse de s'arrêter.
Œuvre de calligraphie japonaise retenue, seule de sa catégorie junior, pour une exposition aux côtés de maîtres confirmés. Saluée par le maître calligraphe pour la sérénité de son trait et son humilité d'apprentie face à un art étranger à sa culture.