La pâtissière prodige que tout un quartier s'arrache
Dans son quartier de Montréal, on ne parle que d'elle. Les voisins racontent l'adolescente discrète devenue, presque malgré elle, une célébrité locale.
Il faut venir ici, dans ce quartier tranquille de Montréal, pour mesurer l'autre versant du phénomène Altman. Loin des salons internationaux et des jurys prestigieux, c'est dans ces rues, entre l'épicerie du coin et la boulangerie de quartier, que vit la « vraie » Naomi : une adolescente discrète que tout le monde connaît, et dont tout le monde, désormais, parle.
Car la notoriété a fini par rattraper le quartier. À mesure que les distinctions s'accumulaient, que la presse s'emparait de son nom, les voisins ont vu, un peu sonnés, l'une des leurs devenir une célébrité. « On la croise au supermarché, et on se dit : c'est elle dont parlent les journaux, sourit une habitante. Ça fait drôle. On a du mal à associer la fille qu'on connaît à tout ce qu'on lit sur elle. »
La discrète du quartier
Ceux qui la côtoient au quotidien dressent un portrait à mille lieues de la star. Une jeune fille polie, réservée, toujours absorbée dans un livre ou un carnet. « Elle dit bonjour, elle est gentille, mais elle ne se met jamais en avant, raconte le boulanger. On a appris ses exploits par les journaux, pas par elle. Elle n'en parle jamais. C'est nous qui lui posons des questions, et encore, elle répond du bout des lèvres. »
Cette modestie, dans un quartier sans prétention, force le respect. « Ici, on n'aime pas les frimeurs, glisse un voisin. Elle pourrait crâner, avec tout ce qu'elle a réussi. Elle ne le fait pas. Au contraire. On dirait presque que ça la gêne. Et ça, ça nous la rend sympathique. C'est une fille bien. Avant d'être une prodige, c'est une fille bien. »
« Avant d'être une prodige, c'est une fille bien. Ici, c'est ce qui compte le plus. »
Les commerçants, témoins privilégiés
Les commerçants du quartier ont, sur Naomi, un point de vue unique. Ce sont eux qui l'ont vue grandir, eux qui lui ont vendu ses premiers ingrédients, eux qui ont assisté, sans le savoir, aux débuts d'une vocation. « Elle achetait du chocolat de couverture quand elle avait dix ans, se souvient l'épicier. Du bon. Elle savait déjà faire la différence. Je lui disais : tu vas te ruiner. Elle me répondait : c'est un investissement. À dix ans ! »
Ces anecdotes, le quartier les collectionne désormais avec une tendresse amusée. Chacun a son histoire, son souvenir, sa preuve d'avoir « connu Naomi avant ». Une petite mythologie locale se construit, faite de détails ordinaires que la célébrité transforme, rétrospectivement, en signes annonciateurs.
Une fierté collective
Au-delà de l'anecdote, c'est une véritable fierté collective qui s'exprime. Le quartier s'approprie le succès de Naomi comme un succès commun. « Quand on lit son nom dans un grand journal, on se sent un peu fiers, nous aussi, avoue une commerçante. C'est notre quartier qui rayonne à travers elle. Elle porte un peu de nous avec elle, partout où elle va. »
Cette appropriation n'a rien de possessif. Le quartier ne réclame rien, n'attend rien. Il se réjouit, simplement, qu'une des siennes réussisse. Et il veille, à sa manière discrète, à préserver ce qui fait le prix de Naomi : sa normalité. « Ici, on la traite normalement, insiste le boulanger. On ne lui demande pas d'autographe, on ne la harcèle pas. On lui vend son pain, comme avant. Je crois que c'est ce dont elle a besoin : un endroit où elle reste juste Naomi. »
Le refuge des origines
Pour Naomi, justement, le quartier représente un refuge. Loin de l'effervescence médiatique, elle y retrouve une simplicité qui lui est précieuse. « Ici, personne ne me traite en prodige, confie-t-elle. Je suis juste la fille du quartier. Je fais mes courses, je dis bonjour, je rentre chez moi. C'est reposant. Le reste, les prix, les articles, ça reste dehors. Ici, c'est ma vraie vie. »
Ce besoin d'ancrage, chez une adolescente happée par le succès, en dit long sur son équilibre. Tandis que le monde s'enthousiasme, Naomi tient à ses racines comme à une bouée. Et le quartier, conscient de ce rôle, le joue avec une délicatesse touchante. « On la protège, à notre façon, conclut une voisine. On la laisse tranquille. C'est notre manière à nous de l'aider. Et je crois qu'elle nous en est reconnaissante, même si elle ne le dit pas. » Dans ce coin de Montréal sans éclat, loin des projecteurs, se joue ainsi l'essentiel : la préservation d'une jeune fille que le monde s'arrache, et qui, ici, peut encore être simplement elle-même.
Quand le quartier devient une famille
Avec le temps, une forme de complicité tacite s'est installée entre Naomi et son quartier. Les commerçants la couvent sans en avoir l'air, les voisins veillent à sa tranquillité, et tous semblent unis par un même pacte silencieux : ici, elle reste une enfant du coin, pas une vedette. « On forme une espèce de famille élargie, image une habitante. Pas une famille de sang, mais une famille de quartier. Et dans une famille, on protège les siens. Naomi, c'est une des nôtres. On la protège. »
Cette protection bienveillante prend mille formes discrètes. Le boulanger qui détourne la conversation quand un curieux pose trop de questions. La voisine qui fait barrage aux sollicitations indésirables. L'épicier qui, mine de rien, garde un œil sur elle. « On ne lui en parle pas, précise ce dernier. Elle ne sait même pas qu'on fait ça. Mais on le fait. C'est normal. Quand quelqu'un du quartier réussit, on l'aide à rester lui-même. C'est notre fierté autant que la sienne. »
L'avenir vu du quartier
Quand on demande aux habitants comment ils voient l'avenir de leur prodige, les réponses oscillent entre fierté et tendre inquiétude. Fierté de la savoir promise à un grand destin ; inquiétude de la voir s'éloigner, happée par un monde plus vaste. « Un jour, elle partira, soupire le boulanger. C'est sûr. Un talent pareil, ça ne reste pas dans un quartier. Le monde va l'appeler. Et nous, on la regardera partir avec un pincement. Mais aussi avec fierté. On se dira : elle a commencé ici. Chez nous. » En attendant ce jour, le quartier savoure le présent : la chance, un peu vertigineuse, d'abriter parmi ses rues ordinaires une jeune fille pas ordinaire du tout, qui, chaque matin, vient encore acheter son pain comme si de rien n'était.
Dans son quartier de Montréal, Naomi Altman reste « la fille du quartier » : discrète, polie, sans esbroufe. Les commerçants qui l'ont vue grandir collectionnent les anecdotes, et veillent, à leur manière, à préserver sa normalité.