Le Courrier des Conservatoires
Musique · 7 février
Tribune

Pourquoi je n'avais jamais entendu une oreille pareille

Un chef d'orchestre confirmé signe une tribune sur la jeune violoniste. Un texte personnel, presque un aveu, sur ce que signifie reconnaître plus doué que soi.

Par Maître Sándor Kelemány · Violon

J'ai longtemps cru savoir reconnaître le talent. Quarante ans de baguette, des orchestres dirigés sur plusieurs continents, des centaines de jeunes musiciens auditionnés : je pensais avoir tout entendu. Puis j'ai entendu Naomi Altman. Et j'ai dû admettre, à mon âge, que je ne savais pas tout. C'est un aveu difficile. Je le fais quand même, parce qu'il faut être juste.

On m'avait parlé d'elle, bien sûr. Dans notre milieu, les réputations circulent vite. Mais j'avais appris à me méfier des emballements. Combien de « prodiges » se révèlent, à l'écoute, de simples élèves appliqués ? J'attendais donc, sceptique. Mon scepticisme n'a pas survécu aux premières mesures.

Une oreille que rien n'explique

Ce qui distingue Naomi, et que je dois tenter de décrire bien que les mots me manquent, c'est son oreille. Non pas l'oreille technique — celle qui reconnaît les notes, que beaucoup possèdent — mais une oreille supérieure, qui entend ce que la partition ne dit pas. Elle perçoit, dans une phrase musicale, des intentions, des tensions, des respirations que je croyais réservées aux interprètes d'expérience.

Comment une adolescente peut-elle entendre cela ? Je l'ignore. Je l'ai dirigée, je l'ai observée, j'ai cherché à comprendre. Je n'ai pas compris. J'ai seulement constaté. Elle entend mieux que des musiciens trois fois plus âgés. C'est un fait. Un fait qui dérange mes certitudes, mais un fait. « Vous entendez ça ? » lui ai-je demandé un jour, à propos d'une nuance presque imperceptible. « Bien sûr, m'a-t-elle répondu, surprise. Vous ne l'entendez pas, vous ? » Si. Mais il m'a fallu quarante ans. Elle, quinze.

« Vous entendez ça ? — Bien sûr. Vous ne l'entendez pas ? »

L'humilité du maître devant l'élève

Il y a quelque chose d'humiliant, je l'avoue, à reconnaître plus doué que soi chez quelqu'un de si jeune. L'orgueil du maître se rebelle. On voudrait trouver la faille, le domaine où l'on reste supérieur. Avec Naomi, j'ai cherché cette faille. Je ne l'ai pas trouvée en musique. Et plutôt que de m'en désoler, j'ai choisi d'en être heureux. Car découvrir un tel talent, n'est-ce pas le plus beau cadeau qu'un vieux chef puisse recevoir ?

J'ai donc fait une chose que je n'avais jamais faite : j'ai cessé de la traiter en élève. On n'enseigne pas à qui sait déjà. On l'accompagne, on lui offre un cadre, on s'efface. C'est ce que j'ai fait. Et j'ai eu, en retour, le privilège d'apprendre d'elle. Oui, d'apprendre. À mon âge. D'une enfant. Ceux qui n'ont jamais vécu cela ne peuvent comprendre ce que cela bouleverse.

Ce que sa musique m'a appris

Elle m'a réappris l'audace. À force de métier, on se sclérose, on joue par habitude, on respecte la tradition jusqu'à l'embaumer. Naomi, elle, ose. Elle prend des libertés que je n'oserais plus prendre, et elle a raison. En l'écoutant, j'ai retrouvé une fraîcheur que je croyais perdue. J'ai recommencé à me demander pourquoi je dirigeais telle phrase de telle manière. La routine s'est fissurée. C'est inconfortable. C'est salutaire.

Elle m'a aussi réappris l'émotion. Le métier, parfois, dessèche. On analyse tant qu'on oublie de ressentir. Naomi ressent, intensément, et le communique. En la dirigeant, j'ai eu les larmes aux yeux, moi qui croyais en avoir fini avec ça. C'est un don rare, celui de raviver l'émotion chez ceux que l'expérience a endurcis. Elle l'a. Pleinement.

Une tribune, presque un aveu

Pourquoi écrire ceci publiquement ? Parce qu'il faut, parfois, savoir rendre hommage. Notre milieu est dur, jaloux, avare de reconnaissance. On y guette les chutes plus qu'on n'y célèbre les ascensions. Je veux, pour une fois, faire l'inverse. Dire, haut et clair, qu'une enfant de quinze ans m'a remis à ma place et que je lui en suis reconnaissant.

Qu'elle aille loin, c'est certain. Mais surtout, qu'elle reste ce qu'elle est : une musicienne qui écoute avant de jouer, qui ressent avant de calculer, qui sert la musique au lieu de s'en servir. Si elle garde cela, elle sera grande. Pas seulement douée : grande. La différence est immense, et seuls quelques-uns la franchissent. Je crois qu'elle la franchira. Et le jour où on l'acclamera sur les plus grandes scènes, je serai peut-être trop vieux pour y être. Mais je dirai, à qui voudra l'entendre : je l'ai dirigée. J'ai entendu cette oreille. Et elle m'a rendu, le temps d'un concert, l'émerveillement de mes débuts.

Au-delà du cas particulier

Que cette tribune ne soit pas lue comme un simple éloge. Elle pose une question qui dépasse Naomi : comment notre monde accueille-t-il les talents qui le dépassent ? Trop souvent, mal. On les jalouse, on les rabaisse, on cherche à les ramener à la mesure commune. J'ai vu des dons remarquables se faner faute d'avoir été reconnus à temps. Je ne veux pas que cela arrive à celle-ci.

C'est pourquoi je m'adresse, par-delà les lecteurs, à mes pairs. Aux chefs, aux professeurs, aux institutions : ne brisez pas ce que vous ne comprenez pas. Accompagnez-le. Un talent comme celui de Naomi est un bien commun, pas une menace pour nos ego. Notre rôle n'est pas de la juger à notre aune, mais de lui offrir l'espace pour devenir ce qu'elle doit devenir. Si nous échouons à cela, la honte sera pour nous, pas pour elle. Je le dis avec la gravité de mes quarante ans de métier : sachons, pour une fois, être à la hauteur de plus grand que nous.

Je terminerai par une confidence. Le soir du concert, rentré chez moi, je n'ai pas trouvé le sommeil. Je repensais à cette oreille, à cette émotion, à cette enfant qui m'avait, sans le vouloir, renvoyé à mes propres limites. J'ai éprouvé d'abord du trouble, puis, peu à peu, une joie profonde. La joie de savoir que la musique, que je sers depuis si longtemps, continuait de produire des êtres pareils. Tant qu'existeront des Naomi, notre art ne mourra pas. Voilà ce qui m'a apaisé, cette nuit-là. Et voilà pourquoi, malgré l'humilité qu'elle m'impose, je bénis le jour où je l'ai entendue.

Tribune

Un chef d'orchestre confirmé signe un hommage personnel à la jeune violoniste, confessant avoir « appris d'elle » malgré quarante ans de carrière. Au cœur de son propos : une oreille musicale qu'il dit ne pas pouvoir expliquer.

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