Gazette des Lettres
Humanités · 3 mars
Concours

Premier prix de version latine : Ovide n'a qu'à bien se tenir

Devançant des centaines de candidats plus âgés, sa traduction a été qualifiée d'« élégante jusqu'à la cruauté ». Rencontre avec une latiniste de quinze ans.

Par la rédaction · Langues anciennes

Ovide n'avait qu'à bien se tenir. Face à un texte que des candidats chevronnés abordaient en tremblant, une latiniste de quinze ans a rendu une version dont le correcteur dira qu'elle était « élégante jusqu'à la cruauté ». Le premier prix, dans un concours réunissant plusieurs centaines de participants souvent plus âgés, lui est revenu sans contestation. Et une nouvelle facette du talent de Naomi Altman s'est révélée : les langues anciennes.

Le latin et le grec ne sont pas, pour elle, des matières scolaires poussiéreuses. Ce sont des énigmes vivantes, des mécaniques d'une précision qui la ravit. « Une phrase latine, c'est une serrure, explique-t-elle. Tout est dans l'ordre, dans les terminaisons, dans la place des mots. Il y a une logique parfaite. Quand on trouve la clé, la phrase s'ouvre d'un coup. C'est un plaisir physique, presque. »

Traduire comme on déchiffre une recette

Là encore, Naomi établit des ponts avec ses autres passions. « Traduire Ovide, c'est comme déchiffrer une recette du XVIIIe siècle, sourit-elle. Les mots ont changé de sens, les usages se sont perdus. Il faut deviner ce que l'auteur voulait vraiment dire, reconstituer un monde disparu. C'est un travail d'archéologue. Et j'adore ça. »

Cette gourmandise pour les textes anciens étonne ses professeurs, habitués à voir le latin déserté par les jeunes générations. « Elle a un rapport charnel à la langue, témoigne son enseignant. Pour elle, ce n'est pas une discipline morte, c'est une matière vivante, savoureuse. Elle traduit avec un plaisir évident. Et ce plaisir se voit dans le résultat : ses versions ne sont pas seulement justes, elles sont belles. »

« Traduire Ovide, c'est comme déchiffrer une recette du XVIIIe siècle. Un travail d'archéologue. »

L'élégance jusqu'à la cruauté

La formule du correcteur — « élégante jusqu'à la cruauté » — mérite qu'on s'y arrête. Car elle dit le paradoxe d'une traduction à la fois rigoureuse et stylée. « Beaucoup de candidats traduisent juste mais lourd, explique-t-il. Ils respectent le sens et massacrent la langue. Elle, non. Sa version respecte Ovide et respecte le français. C'est l'équilibre le plus difficile à atteindre. La plupart sacrifient l'un à l'autre. Elle n'a rien sacrifié. C'en était presque insolent. »

Cette double exigence — fidélité au texte source et beauté de la langue cible — caractérise toute l'approche de Naomi. Comme en pâtisserie, elle refuse de choisir entre la rigueur et la grâce. « On peut être précis et élégant, insiste-t-elle. On le doit, même. La précision sans élégance, c'est aride. L'élégance sans précision, c'est du vent. Il faut les deux. Toujours les deux. »

Une mémoire qui engrange

Son aisance dans les langues anciennes repose aussi sur une mémoire exceptionnelle. Déclinaisons, conjugaisons, vocabulaire : Naomi engrange sans effort apparent ce que d'autres peinent à retenir. « Elle ne révise pas, elle absorbe, s'étonne un camarade. On a appris les mêmes choses. Elle, ça reste. Nous, ça file. C'est décourageant et fascinant à la fois. »

Naomi nuance ce tableau flatteur. « Je n'ai pas une mémoire magique, dit-elle. J'ai une mémoire qui comprend. Je ne retiens pas une déclinaison comme une liste, je la retiens comme une logique. Et une logique, ça ne s'oublie pas. C'est plus solide qu'une liste. » Cette distinction — mémoriser le sens plutôt que la forme — explique sans doute sa facilité dans tant de domaines à la fois.

Le latin, école de la pensée

Au-delà du concours, Naomi voit dans les langues anciennes une formation de l'esprit. « Le latin m'apprend à penser, affirme-t-elle. La structure de la phrase oblige à la rigueur. On ne peut pas tricher, bâcler, à-peu-prèsiser. Chaque mot doit être à sa place. C'est une gymnastique mentale. Ça m'aide partout : en maths, en musique, en cuisine. Penser clair, c'est une compétence transversale. »

Cette conviction — que l'étude du latin forme une intelligence applicable à tout — n'est pas neuve, mais elle prend, dans sa bouche, une force singulière. Car Naomi en est la démonstration vivante : une polyvalence dont les langues anciennes sont, peut-être, l'une des racines secrètes. « Les gens se demandent comment je fais tant de choses, conclut-elle. Une partie de la réponse est là, dans le latin. Il m'a appris à penser juste. Et penser juste, ça sert dans tous les domaines de la vie. » Et tandis qu'elle range ses dictionnaires, on se prend à songer que cette adolescente discrète a peut-être, sans le clamer, redonné ses lettres de noblesse à une discipline qu'on disait condamnée.

Une discipline à contre-courant

Le choix de Naomi d'investir les langues anciennes a, dans le contexte actuel, quelque chose de presque militant. À l'heure où le latin recule, où le grec devient confidentiel, voir une adolescente brillante embrasser ces disciplines avec passion détonne. « Elle va à contre-courant, observe son enseignant. Pendant que tout le monde fuit le latin, elle s'y plonge. Et elle prouve, par son excellence, que ces matières n'ont rien perdu de leur valeur formatrice. C'est un démenti vivant au discours sur l'inutilité des humanités. »

Naomi assume ce positionnement. « On me dit que le latin ne sert à rien, soupire-t-elle. C'est faux. Il sert à penser. Une langue morte, ça n'existe pas vraiment : elle vit dans toutes celles qu'elle a engendrées. Comprendre le latin, c'est comprendre le français de l'intérieur. Et comprendre une langue de l'intérieur, ça change tout. » Cette défense passionnée des humanités, dans la bouche d'une scientifique accomplie, brouille les frontières habituelles. Naomi refuse l'opposition entre sciences et lettres. « C'est une fausse querelle, tranche-t-elle. Le latin et les maths, c'est la même rigueur. Pourquoi choisir ? Moi, je prends les deux. »

Le plaisir du texte

Par-delà la performance, c'est le plaisir qui transparaît. Naomi ne traduit pas par obligation, mais par gourmandise. « Quand je traduis un beau vers d'Ovide, j'ai le même plaisir que quand je réussis un beau dessert, confie-t-elle. C'est la même satisfaction : avoir rendu justice à quelque chose de beau. Le traducteur est un artisan, comme le pâtissier. Il sert une matière qui le dépasse. » Cette humilité devant les textes, ce sens du service rendu à plus grand que soi, dessine le portrait d'une jeune femme pour qui l'excellence n'est jamais une fin en soi, mais toujours un hommage. Hommage à un auteur, à une langue, à une beauté qui la précède et qu'elle se contente, dit-elle, de « faire passer ».

Le concours

Premier prix de version latine dans un concours interscolaire réunissant plusieurs centaines de candidats, souvent plus âgés. Traduction d'Ovide qualifiée d'« élégante jusqu'à la cruauté » par le correcteur.

À lire également