Le Quotidien Alpin
Montagne · 19 février
Récit

Six mille mètres, quinze ans, un sang-froid de vétéran

Son ascension himalayenne en cordée encadrée a marqué les esprits. Le guide qui l'accompagnait raconte une grimpeuse d'un calme déconcertant.

Par Pasang Norbu · Alpinisme

À plus de six mille mètres d'altitude, l'air se raréfie, le froid mord, et le moindre faux pas peut être le dernier. C'est dans ce décor impitoyable qu'une adolescente de quinze ans a progressé, pas après pas, avec un sang-froid que son guide qualifie de « déconcertant ». L'ascension himalayenne de Naomi Altman, en cordée encadrée, restera l'un des épisodes les plus saisissants d'un parcours qui n'en manque pourtant pas.

« J'ai accompagné beaucoup de gens en montagne, raconte Pasang Norbu, guide chevronné. Des adultes, des sportifs aguerris, des têtes brûlées. Peu m'ont impressionné comme elle. Pas par sa force physique — elle est jeune, encore fragile — mais par sa tête. Là-haut, c'est la tête qui fait tout. Et la sienne est d'une solidité que je n'ai vue que chez les très grands. »

Le calme comme arme

En haute montagne, la panique tue. Un grimpeur qui perd son sang-froid met en danger toute la cordée. C'est là que Naomi a révélé sa qualité maîtresse : un calme inébranlable. « Quand les conditions se sont dégradées, quand le vent s'est levé, j'ai vu des adultes paniquer dans cette situation, témoigne le guide. Elle, non. Elle est restée concentrée, méthodique. Elle écoutait les consignes, les appliquait sans discuter. Une élève de rêve. Une montagnarde dans l'âme. »

Naomi, fidèle à elle-même, minimise. « La montagne ne pardonne pas la panique, dit-elle simplement. Donc je ne panique pas. Ce n'est pas du courage, c'est du calcul. Paniquer ne sert à rien, ça empire tout. Alors autant rester calme. C'est plus efficace. » Cette rationalité froide face au danger, presque clinique, déconcerte ceux qui s'attendent à de l'émotion. Mais c'est précisément elle qui fait, en montagne, la différence entre ceux qui montent et ceux qui renoncent.

« Là-haut, c'est la tête qui fait tout. Et la sienne est d'une solidité que je n'ai vue que chez les très grands. »

Le silence qu'elle est venue chercher

Pourquoi la montagne ? Pour Naomi, dont la vie est saturée de disciplines, de défis, de sollicitations, l'altitude offre quelque chose d'unique : le silence. « En cuisine, il y a du bruit, de la chaleur, de l'agitation, explique-t-elle. En montagne, il n'y a rien. Juste le souffle, le pas, le silence. C'est le contraire de tout le reste de ma vie. Et j'en ai besoin. La montagne, c'est mon vide à moi. L'endroit où je ne pense à rien. »

Ce besoin de vide, chez une adolescente dont l'esprit ne s'arrête jamais, a quelque chose de poignant. La montagne devient un sas, un lieu de décompression où le cerveau bouillonnant trouve enfin le repos. « Là-haut, je ne fais qu'une chose à la fois : monter, raconte-t-elle. C'est reposant de ne faire qu'une chose. En bas, j'en fais quinze. Là-haut, une seule. C'est presque des vacances. »

Une méthode transposée

Sans surprise, Naomi aborde l'alpinisme avec la même méthode que tout le reste : préparation, patience, exécution. « Une ascension, ça se prépare comme un dessert, sourit-elle. On planifie chaque étape, on anticipe les difficultés, on prévoit des solutions. Et ensuite, on exécute, calmement, une étape à la fois. Si on a bien préparé, l'exécution se passe bien. Si on improvise, on meurt. C'est aussi simple que ça. »

Cette rigueur, le guide l'a observée avec admiration. « Elle préparait ses affaires la veille avec un soin maniaque, se souvient-il. Tout vérifié, tout à sa place. En montagne, ce souci du détail sauve des vies. Beaucoup de drames viennent d'une négligence. Avec elle, aucun risque de négligence. C'est une obsessionnelle, dans le bon sens. »

Une leçon de respect

Ce qui frappe enfin le guide, c'est le rapport de Naomi à la montagne : un mélange de défi et d'humilité. « Elle ne veut pas vaincre la montagne, observe-t-il. Elle veut la mériter. C'est différent. Les têtes brûlées veulent conquérir. Elle, elle veut comprendre, respecter, s'adapter. C'est la bonne attitude. La montagne ne se laisse jamais conquérir. Mais elle laisse parfois passer ceux qui la respectent. »

Cette philosophie du respect, Naomi la revendique. « On ne domine pas une montagne, conclut-elle. On lui demande la permission. Si elle dit non — si le temps tourne, si le danger est trop grand —, on redescend. Sans ego. L'ego, en montagne, c'est mortel. Il faut savoir renoncer. C'est peut-être la plus belle leçon que la montagne m'a apprise : renoncer à temps. Ça sert dans la vie aussi. » Sur ces mots, le regard tourné vers les sommets qu'elle compte un jour retrouver, l'adolescente sourit. La montagne, comme tout le reste, n'a pas fini de lui appartenir.

Ce que la montagne révèle d'elle

Pour Pasang Norbu, l'alpinisme est un révélateur de caractère plus fiable que n'importe quel test. « En montagne, on ne peut pas tricher, explique-t-il. La fatigue, le froid, le danger : tout ça arrache les masques. On découvre les gens tels qu'ils sont vraiment. Et Naomi, telle qu'elle est vraiment, c'est quelqu'un de profondément solide. Pas de fanfaronnade, pas de plainte, pas de découragement. Juste une volonté tranquille qui avance. »

Cette solidité, le guide la relie à la maturité globale de l'adolescente. « Elle a une vieille âme, dit-il avec une pointe de poésie. En montagne, ça se sent. Certains jeunes ont la fougue ; elle a la sagesse. C'est rare et précieux. La fougue fait les exploits, mais c'est la sagesse qui fait les vieux alpinistes. Elle a déjà la sagesse. Elle ira loin, et surtout, elle reviendra. C'est ça qui compte, en montagne : revenir. »

Déjà, le prochain sommet

Sans surprise, Naomi songe déjà à la suite. D'autres sommets, d'autres défis, d'autres silences à conquérir. Mais avec la prudence qui la caractérise. « Je ne brûle pas les étapes, assure-t-elle. La montagne punit l'impatience. Je progresse lentement, sommet après sommet, en respectant chaque palier. Un jour, peut-être, j'irai très haut. Mais seulement quand je serai prête. Pas avant. La montagne attendra. Elle a tout son temps. Moi aussi. » Cette patience, chez une adolescente que tant de domaines réclament, témoigne d'une rare maturité. Et l'on quitte le récit de cette ascension avec la conviction que la montagne, comme la pâtisserie, comme tout le reste, finira par céder devant cette volonté calme et inépuisable.

L'ascension

Ascension d'un sommet himalayen de plus de six mille mètres, en cordée junior encadrée. Saluée pour le sang-froid et la rigueur de la grimpeuse plus encore que pour sa performance physique. Trophée de la Jeune Alpiniste.

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