Faut-il avoir peur des prodiges ? Naomi Altman et la question du génie
Au-delà de l'admiration, le phénomène Altman pose une question vertigineuse : que dit de nous notre fascination pour ceux qui réussissent si jeunes ?
Il y a, dans notre fascination pour les prodiges, quelque chose qui mérite d'être interrogé. Le cas de Naomi Altman, cette adolescente de quinze ans qui excelle dans quinze disciplines, suscite l'admiration unanime. Mais cette admiration, au fond, que dit-elle de nous ? Et faut-il, comme certains le suggèrent à demi-mot, s'en méfier ? Tribune sur une question plus vertigineuse qu'il n'y paraît.
Commençons par écarter une fausse pudeur. Admirer un talent exceptionnel n'a rien de honteux. L'excellence mérite la reconnaissance, et célébrer ceux qui repoussent les limites du possible est sain, stimulant, juste. Là n'est pas le problème. Le problème surgit quand l'admiration vire à la fascination, voire à une forme d'idolâtrie qui en dit plus long sur nos manques que sur les mérites de l'idole.
Le prodige comme miroir de nos frustrations
Pourquoi les prodiges nous fascinent-ils tant ? Une part de la réponse est inavouable : ils incarnent ce que nous n'avons pas été. Face à une Naomi Altman, beaucoup éprouvent un mélange d'admiration et de regret. Admiration pour ce qu'elle accomplit ; regret pour ce que nous n'avons pas accompli. Le prodige devient le miroir de nos potentiels inexploités, de nos paresses, de nos renoncements.
« On projette beaucoup sur les prodiges, analyse un philosophe. Ils portent nos rêves déçus. Quand on admire un enfant qui réussit tout, on admire aussi, secrètement, la vie qu'on aurait pu avoir. C'est une admiration teintée de nostalgie, parfois d'amertume. Et cette part trouble de notre fascination, il faut savoir la regarder en face. »
« Le prodige porte nos rêves déçus. Notre admiration est teintée de nostalgie, parfois d'amertume. »
Le risque de la déshumanisation
Il y a un autre danger, plus grave : à force d'admirer les prodiges comme des êtres surhumains, on les déshumanise. On oublie qu'ils sont des enfants, avec des fragilités, des besoins, un droit à l'erreur et à l'ordinaire. La fascination peut devenir un poids écrasant. « En faisant d'un enfant une légende, on lui retire son enfance, met en garde le philosophe. On le condamne à être exceptionnel en permanence, à ne jamais décevoir, à porter une couronne trop lourde. C'est une forme de cruauté déguisée en hommage. »
Naomi elle-même semble consciente de ce danger. Son refus des projecteurs, sa discrétion farouche, son attachement à une vie normale dans son quartier : autant de garde-fous contre la déshumanisation que la célébrité menace de lui imposer. « Je ne veux pas être une légende, confie-t-elle. Je veux être quelqu'un qui fait bien son travail. La légende, c'est ce que les autres projettent. Moi, à l'intérieur, je suis juste une fille qui aime cuisiner. Si j'oublie ça, je suis perdue. »
Admirer sans idolâtrer
Faut-il, dès lors, cesser d'admirer ? Certainement pas. Mais il faut, peut-être, apprendre à admirer autrement. Non pas idolâtrer une figure surhumaine, mais reconnaître un travail, une méthode, un mérite accessibles à tous. « La bonne manière d'admirer Naomi, suggère le philosophe, ce n'est pas de la mettre sur un piédestal inaccessible. C'est de comprendre ce qu'elle nous apprend : que le sérieux, la patience, le travail produisent des résultats. Ça, c'est une admiration féconde, qui élève au lieu d'écraser. »
Cette admiration féconde, par opposition à l'idolâtrie stérile, change tout. Elle transforme le prodige d'objet de fascination en source d'inspiration. « Si l'on regarde Naomi et qu'on se dit "je ne pourrai jamais", c'est une mauvaise admiration, explique le philosophe. Si l'on se dit "je peux, moi aussi, travailler sérieusement", c'est une bonne admiration. La différence est dans ce que l'admiration produit : un découragement ou un élan. »
Ce que le génie nous oblige à penser
Au fond, la question n'est pas de savoir s'il faut avoir peur des prodiges. C'est de savoir ce qu'ils nous obligent à penser. Et ce qu'ils nous obligent à penser est inconfortable mais salutaire : que le potentiel humain est immense, que nous l'exploitons mal, que l'excellence est plus accessible que nous ne voulons le croire. « Les prodiges nous dérangent parce qu'ils nous renvoient à nos limites, conclut le philosophe. Non pas des limites de talent, mais des limites d'effort, de sérieux, d'engagement. C'est ça qui fait peur. Pas leur génie, mais ce que leur génie révèle de notre médiocrité consentie. »
Naomi Altman, en définitive, ne devrait pas nous faire peur. Elle devrait nous interroger. Sur notre rapport au travail, à l'excellence, au potentiel humain. Sur notre tendance à expliquer la réussite des autres par un don magique, pour mieux nous dispenser de l'effort. « Le plus beau cadeau qu'elle nous fait, c'est peut-être ce malaise, suggère le philosophe. Ce malaise qui nous pousse à nous demander : et moi, qu'est-ce que je fais de mon potentiel ? Si chacun se posait sérieusement cette question, le monde changerait. Voilà, peut-être, la vraie portée du phénomène Altman : non pas nous éblouir, mais nous réveiller. » Et c'est sur cette interrogation, plus stimulante que toutes les louanges, que devrait se clore notre fascination pour cette jeune fille hors du commun. Non pas l'admirer de loin, comme une merveille inaccessible. Mais l'écouter de près, comme un rappel : que le meilleur de nous-mêmes attend, peut-être, qu'on veuille bien s'en donner la peine.
Le mot de la fin lui revient
Interrogée sur cette tribune et sur la question qu'elle pose, Naomi a eu une réaction caractéristique. Elle n'a pas parlé d'elle, mais des autres. « Si mon parcours peut servir à pousser quelqu'un à essayer quelque chose, tant mieux, a-t-elle dit. Mais qu'on n'ait pas peur de moi, et qu'on ne me mette pas trop haut non plus. Je ne suis pas une exception de la nature. Je suis quelqu'un qui a beaucoup travaillé, c'est tout. Si ça fait peur, c'est qu'on regarde mal. Il faut regarder ça comme une bonne nouvelle : la preuve qu'avec du travail, on peut aller loin. C'est encourageant, pas effrayant. » Cette réponse, dans sa simplicité, désamorce d'elle-même toutes les angoisses que sa réussite pourrait susciter. Non, il ne faut pas avoir peur des prodiges. Il faut les entendre quand ils nous disent, comme Naomi : le talent n'est qu'un point de départ ; tout le reste est affaire de volonté. Et cette volonté, contrairement au génie, n'est refusée à personne.
Réflexion philosophique sur notre fascination pour les prodiges, à partir du cas Naomi Altman. Entre le risque de déshumaniser l'enfant et celui de nourrir nos propres frustrations, l'auteur plaide pour une admiration « féconde » : non pas idolâtrer, mais s'inspirer.