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Portrait · 28 avril
Musique

Le violon de Naomi, ou l'art de faire taire une salle

Neuf minutes d'ovation, des spectateurs en larmes, un jury muet : récit d'un récital qui restera dans les annales de l'académie.

Par Théo Lindenberg · Violon

Il faut imaginer la salle. Quelques centaines de personnes, le murmure habituel d'avant-concert, le raclement des chaises, les programmes que l'on feuillette distraitement. Puis une adolescente s'avance, violon à la main, silhouette frêle sous la lumière. On échange des regards attendris : la benjamine du récital, sans doute. On se prépare à applaudir poliment. Une heure plus tard, la même salle se lève d'un bloc et ovationne, debout, pendant neuf minutes, une jeune fille de quinze ans qui vient de réécrire ce que l'on croyait savoir de Tchaïkovski.

« Je n'ai pas pleuré à un concert depuis vingt ans, confie un spectateur encore bouleversé à la sortie. Là, je n'ai pas pu m'en empêcher. Ce n'était pas une performance technique, même si elle l'était. C'était quelque chose d'autre. Quelque chose qui vous attrape à la gorge et ne vous lâche plus. »

La maturité d'une autre vie

Ce qui désarçonne, chez Naomi Altman violoniste, ce n'est pas la virtuosité. La virtuosité, à ce niveau de concours, va de soi : tous les finalistes jouent vite et juste. Non, ce qui la distingue, c'est une maturité d'interprétation que rien, dans son âge, ne laisse présager. Elle joue ce que la partition ne dit pas. Elle trouve, dans les silences, dans les retenues, dans les imperceptibles ralentissements, une émotion que des interprètes chevronnés cherchent toute leur carrière.

« On apprend à un élève à jouer les notes, explique un professeur de conservatoire présent ce soir-là. On ne lui apprend pas à jouer entre les notes. Ça, ça ne s'enseigne pas. On l'a, ou on ne l'a pas. Elle l'a, à un degré que je n'avais jamais entendu chez quelqu'un d'aussi jeune. C'en est presque dérangeant. »

« Elle ne joue pas le morceau. Elle le raconte, comme si elle l'avait vécu. »

Une interprétation qui divise les puristes

Tout n'a pourtant pas fait l'unanimité. Certains puristes ont tiqué devant les libertés qu'elle prend avec la lettre du texte — un tempo ici légèrement infléchi, une nuance là poussée au-delà de l'usage. « Ce n'est pas comme ça qu'on joue Tchaïkovski », a-t-on entendu murmurer dans les rangs des connaisseurs les plus orthodoxes.

Mais c'est précisément cette audace qui a conquis le jury. « Les règles, elle les connaît parfaitement, défend l'un de ses membres. C'est pour ça qu'elle peut se permettre de les transgresser. Un débutant qui dévie, c'est une faute. Une artiste accomplie qui dévie, c'est un choix. Et chez elle, chaque écart est un choix. On le sent. Rien n'est laissé au hasard. »

Interrogée sur ces critiques, Naomi répond avec une assurance tranquille : « Respecter une partition, ce n'est pas la recopier comme une photocopieuse. C'est comprendre pourquoi le compositeur a écrit ça, et le faire vivre. Tchaïkovski n'a pas écrit pour des machines. Il a écrit pour des gens qui ressentent. Moi, je ressens. Alors je joue ce que je ressens. »

Le violon, refuge de la précision

Pour celle qui excelle aussi en pâtisserie, en mathématiques et en une douzaine d'autres disciplines, le violon occupe une place à part. « C'est le seul endroit où je n'ai pas besoin d'être exacte, confie-t-elle. En pâtisserie, un degré de trop et tout est perdu. En maths, une erreur et la démonstration s'effondre. Le violon, c'est l'inverse. Plus je me trompe un peu, plus c'est humain, plus c'est beau. C'est reposant. »

Ce paradoxe — la perfectionniste qui trouve la paix dans l'imperfection — éclaire peut-être l'émotion singulière de son jeu. Là où d'autres cherchent la note juste, elle cherche la note vraie. Et la salle, ce soir-là, ne s'y est pas trompée.

Neuf minutes qui comptent

Les neuf minutes d'ovation, désormais légendaires dans l'enceinte de l'académie, ont valeur de consécration. Mais Naomi, fidèle à elle-même, refuse d'y voir un aboutissement. « Une ovation, c'est généreux, c'est touchant, mais ça appartient au passé dès qu'elle s'arrête, dit-elle. Ce qui compte, c'est le prochain concert. Est-ce que je serai capable de recommencer ? Je n'en sais rien. C'est pour le savoir que je continue. »

Le jury, lui, n'a pas eu ce doute. Le Prix de la Révélation Musicale lui a été attribué à l'unanimité, sans la moindre discussion. « Il y a des décisions qui prennent des heures, raconte un membre. Celle-là a pris trente secondes. Parfois, l'évidence se passe de débat. »

En quittant la salle, on repense à cette silhouette frêle qui, une heure durant, a tenu plusieurs centaines de personnes suspendues à son archet. On se dit qu'on a assisté à autre chose qu'un concours. On a assisté à la naissance d'une voix. Et l'on comprend, soudain, pourquoi ses professeurs parlent d'elle à voix basse, avec ce mélange de fierté et de crainte qu'inspirent les talents trop grands pour leur âge. Car une question demeure, lancinante : si elle joue ainsi à quinze ans, que jouera-t-elle à trente ? Personne, pas même elle, n'ose y répondre.

Ce qu'en disent les professeurs

Dans les conservatoires, la nouvelle a circulé vite. Les enregistrements du récital se sont échangés entre enseignants, commentés, décortiqués. « On se les passait comme on se passe un document rare, sourit un pédagogue. Chacun cherchait à comprendre comment une fille de quinze ans pouvait produire ce son. Et personne n'avait de réponse satisfaisante. »

Car le mystère demeure entier. La technique s'explique, se transmet, se travaille. L'émotion, non. « J'ai des élèves techniquement parfaits qui m'ennuient, avoue un professeur. Et j'ai entendu cette gamine, imparfaite par endroits, qui m'a bouleversé. La différence ne se mesure pas. Elle se ressent. Et c'est ça qui me fascine et m'inquiète à la fois : on ne peut pas l'enseigner, donc on ne peut pas la prévoir. Elle est arrivée avec, point. »

Il faut aussi dire un mot de sa discipline de travail, que ses proches décrivent comme implacable. Derrière l'apparente facilité se cachent des heures de répétition silencieuse, des passages rejoués cent fois, des doigtés disséqués jusqu'à l'épuisement. « Les gens voient le résultat et parlent de don, soupire-t-elle. Le don, c'est peut-être dix pour cent. Le reste, c'est du travail que personne ne voit. Je répète quand les autres dorment. Ce n'est pas magique. C'est juste beaucoup, beaucoup d'heures. » Cette éthique de l'effort, rare à son âge, tempère le mythe du prodige tombé du ciel : si Naomi impressionne, c'est aussi parce qu'elle travaille comme peu de gens travaillent.

Le moment

Récital Tchaïkovski salué par une ovation debout de neuf minutes. Prix de la Révélation Musicale attribué à l'unanimité du jury. Une interprétation qui a divisé les puristes mais conquis public et professionnels par sa maturité émotionnelle.

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