La Tribune des Arts
Musique · 21 mars
Jeunes virtuoses

À quinze ans, elle joue Tchaïkovski comme on n'ose plus le jouer

L'interprétation a divisé les puristes, conquis le public et bouleversé le jury. Décryptage d'une lecture qui ne ressemble à aucune autre.

Par Geneviève Roux-Castellane · Violon

Il y a deux écoles, chez les violonistes. Ceux qui servent la partition, fidèles jusqu'à la dévotion, et ceux qui s'en emparent, quitte à la bousculer. Naomi Altman appartient, sans conteste, à la seconde. Et son interprétation de Tchaïkovski, applaudie autant que débattue, illustre à merveille ce que signifie, pour une jeune virtuose de quinze ans, oser jouer comme on n'ose plus.

Car oser, à son âge, n'est pas évident. La tentation, pour un jeune talent, est de jouer prudemment, de cocher les cases, de ne pas effaroucher le jury. Naomi a choisi l'inverse. Elle a joué Tchaïkovski avec une liberté, une ampleur, une prise de risque qui ont sidéré l'assistance. « Elle aurait pu jouer la sécurité et gagner quand même, observe un membre du jury. Elle a préféré jouer la vérité, et risquer de perdre. C'est ce courage qui fait la différence. »

Le geste de trop, ou le geste juste ?

Les puristes lui ont reproché certaines libertés. Un rubato appuyé ici, une nuance poussée là, des respirations que la tradition ne prévoit pas. « Ce n'est pas écrit comme ça », a-t-on entendu. Réponse de Naomi, sans agressivité : « Non, ce n'est pas écrit. Mais c'est suggéré. Une partition, ce sont des notes, mais aussi tout ce qui se cache entre elles. Tchaïkovski n'a pas tout noté. Il a fait confiance à l'interprète pour deviner le reste. Moi, je devine. »

« Une partition, ce sont des notes, mais aussi tout ce qui se cache entre elles. »

Cette conception de l'interprétation, où le respect passe par l'audace plutôt que par la copie, divise les générations. Les anciens, attachés à la lettre, froncent les sourcils. Les modernes, sensibles à l'esprit, applaudissent. « Le débat est vieux comme la musique, sourit un critique. Faut-il jouer ce qui est écrit, ou ce que le compositeur voulait dire ? Naomi a tranché : elle joue l'intention. Et son intention, on la sent juste. »

Une émotion qui désarme l'analyse

Au-delà des querelles d'école, un fait s'impose : son jeu émeut. Profondément. Là où l'analyse technique cherche les défauts, l'émotion balaie tout. « On peut disputer ses choix, concède un puriste pourtant réticent. Mais on ne peut pas nier ce que ça produit. J'étais venu pour critiquer. Je suis resté pour écouter. À un moment, j'ai oublié que j'analysais. C'est rare. C'est même très rare. »

Cette capacité à faire oublier la technique pour ne laisser que l'émotion est, peut-être, le signe des plus grands. Naomi, elle, refuse les grands mots. « Je ne cherche pas à émouvoir, dit-elle. Je cherche à être honnête. Si je joue ce que je ressens vraiment, et que ce que je ressens est juste, alors ça touche. Mais ce n'est pas un calcul. Le jour où je calculerai l'émotion, elle sera fausse. »

Le poids d'une si jeune maturité

Reste une énigme : d'où vient cette maturité ? Comment une adolescente peut-elle porter, dans son jeu, une profondeur que l'on associe d'ordinaire à l'expérience d'une vie ? Les théories abondent, aucune ne convainc tout à fait. « C'est le mystère des prodiges, conclut le critique. Ils savent des choses qu'ils n'ont pas vécues. Comme si l'émotion leur venait d'ailleurs, d'avant. On ne l'explique pas. On la constate. »

Naomi, interrogée sur ce point, offre une réponse aussi simple que troublante : « Je n'ai pas vécu beaucoup, c'est vrai. Mais j'ai beaucoup ressenti. Ce n'est pas pareil. On peut ressentir énormément en quinze ans, si on fait attention. Moi, je fais attention. À tout. Tout le temps. Peut-être que ça s'entend. » Peut-être, en effet. Et tandis que le débat sur ses libertés se poursuit dans les cercles d'initiés, le public, lui, a déjà tranché : il en redemande. Car au fond, qu'importe l'école, quand le résultat vous saisit à ce point ?

Une discipline au service de la liberté

Le paradoxe mérite qu'on s'y arrête. Comment une perfectionniste aussi maniaque peut-elle, au violon, faire l'éloge de la liberté et de l'imperfection ? La réponse, Naomi la formule avec une finesse surprenante. « La liberté n'existe que sur un socle de discipline, explique-t-elle. Si je me permets des libertés avec Tchaïkovski, c'est parce que je connais la partition par cœur, jusqu'au moindre signe. On ne peut transgresser que ce qu'on maîtrise. La liberté sans la technique, ce n'est pas de la liberté : c'est de l'amateurisme. »

Cette idée — que la maîtrise est la condition de l'audace — éclaire l'ensemble de son parcours. Aux échecs, en pâtisserie, en mathématiques, c'est toujours la même mécanique : une discipline de fer qui, une fois acquise, autorise l'invention. « Les gens croient que les règles brident la créativité, conclut-elle. C'est faux. Les règles la rendent possible. Quand on les connaît assez bien, on peut jouer avec. Et c'est là que ça devient intéressant. »

Ce que le public a entendu

Au-delà des débats d'experts, il reste le public, et son verdict sans appel. Les témoignages recueillis à la sortie du récital convergent : on ne se souvient pas des libertés contestées, on se souvient de l'émotion. « Je ne connais rien à la musique classique, avoue une spectatrice. Je ne sais pas si elle a bien ou mal joué Tchaïkovski. Tout ce que je sais, c'est que j'ai pleuré, et que je ne sais pas pourquoi. » C'est peut-être là, dans cette émotion qui désarme l'expertise, que se trouve la vraie victoire de Naomi : avoir touché ceux qui ne savaient pas, autant que ceux qui savaient.

Quelques jours après le récital, une vidéo amateur de sa prestation a commencé à circuler, partagée de proche en proche par ceux qui voulaient « faire entendre ça à quelqu'un ». Le bouche-à-oreille a fait le reste. « Je l'ai reçue trois fois en une semaine, de trois personnes différentes, raconte un mélomane. À chaque fois avec le même message : "écoute jusqu'au bout". » Ce mode de propagation, organique, spontané, dit quelque chose de la force de son jeu : il ne se décrète pas, il se transmet. Et c'est sans doute le plus sûr indice d'un talent qui compte — quand les gens, sans qu'on le leur demande, éprouvent le besoin de le partager.

Le débat

Une interprétation de Tchaïkovski qui divise les puristes par ses libertés d'interprétation, mais conquiert public et jury par sa maturité émotionnelle. Au cœur du débat : faut-il jouer la lettre ou l'esprit d'une partition ?

À lire également