Les Échos
Week-End · 27 mars
Métiers d'art

La pièce montée d'un mètre vingt qui a forcé l'admiration d'un salon entier

Présentée hors concours, sa sculpture de chocolat a contraint le jury à inventer une distinction. Plongée dans un atelier pas comme les autres.

Par Béatrice Sallenave · Chocolaterie d'art

Elle mesurait un mètre vingt. Une cathédrale de chocolat, dressée vers le plafond du salon, défiant la gravité avec une insolence tranquille. Autour d'elle, les visiteurs s'arrêtaient, levaient les yeux, cherchaient les mots. Comment une adolescente de quinze ans avait-elle pu concevoir, puis ériger, une pièce d'une telle ambition ? La réponse tenait en un nom déjà sur toutes les lèvres : Naomi Altman.

Présentée hors concours — elle est trop jeune pour la catégorie professionnelle, trop accomplie pour la catégorie junior —, la pièce a placé le jury devant un dilemme inédit. L'ignorer eût été injuste. La classer eût faussé la compétition. La solution ? Créer, pour l'occasion, une distinction spéciale. Du jamais-vu dans l'histoire du salon.

Le chocolat comme matériau de sculpteur

Travailler le chocolat à cette échelle relève moins de la pâtisserie que de l'architecture. Le matériau est capricieux : trop chaud, il s'effondre ; trop froid, il casse ; mal tempéré, il blanchit et perd son éclat. Construire une pièce d'un mètre vingt suppose de maîtriser des contraintes mécaniques que peu de professionnels affrontent.

« C'est de l'ingénierie, explique une Meilleure Ouvrière en chocolaterie qui a suivi le travail de Naomi. Il faut calculer les charges, les points d'appui, l'équilibre. Une erreur de structure, et tout s'écroule. Elle a fait ces calculs de tête, comme une évidence. À un moment, je lui ai demandé comment elle savait que ça tiendrait. Elle m'a répondu : "Je l'ai vérifié." Et elle avait raison. »

« C'est de l'ingénierie. Une erreur de structure, et tout s'écroule. Elle a fait les calculs de tête. »

Quand les mathématiques rencontrent le sucre

Cette fusion de l'art et du calcul est, précisément, la marque de fabrique de Naomi. Là où d'autres séparent la créativité de la rigueur, elle les marie. Sa formation mathématique nourrit sa chocolaterie ; sa sensibilité artistique éclaire ses calculs. La pièce du salon en est l'illustration parfaite : une œuvre que l'on admire pour sa beauté, mais qui ne tient debout que grâce à une maîtrise technique invisible.

« Les gens regardent et voient de l'art, sourit-elle. Ils ne voient pas les heures passées à calculer les angles, à tester les épaisseurs, à recommencer les pièces qui cédaient. La beauté, c'est la partie facile. La partie difficile, c'est de faire en sorte qu'elle ne s'effondre pas. »

Des heures de travail invisible

Derrière la pièce finale se cachent des semaines de préparation. Des dizaines d'éléments coulés séparément, polis, ajustés au millimètre, puis assemblés dans un ordre précis. Une chorégraphie minutieuse où la moindre erreur peut ruiner des jours d'efforts. « Elle a recommencé certains éléments cinq, six fois, raconte un témoin. Sans jamais s'énerver. Elle disait juste : "Celui-là n'est pas bon", et elle reprenait. Cette patience, à son âge, c'est ce qui m'a le plus impressionné. »

Cette exigence, Naomi la revendique. « Une pièce hors concours, ça veut dire qu'elle ne sera pas notée, dit-elle. Donc rien ne m'oblige à la rendre parfaite. Sauf moi. Et moi, je m'oblige. Sinon, à quoi bon la faire ? » La phrase résume une éthique : la perfection comme exigence intérieure, indépendante de tout jugement extérieur.

Une pièce conservée pour la postérité

Trop belle pour être détruite, la sculpture a été conservée, placée sous vitrine, exposée comme une œuvre. Un sort rare pour une pièce de salon, généralement éphémère. « D'habitude, ces créations vivent quelques jours puis disparaissent, explique un organisateur. Celle-là, on n'a pas pu s'y résoudre. On l'a gardée. C'est un témoignage. Dans dix ans, on dira : regardez ce qu'elle faisait à quinze ans. »

Pour Naomi, cette conservation a quelque chose d'embarrassant. « Je n'aime pas trop l'idée de figer une pièce, avoue-t-elle. Le chocolat, c'est fait pour être mangé, pour disparaître. Une pièce qu'on garde sous vitrine, c'est un peu triste, non ? Mais bon, si ça fait plaisir aux gens... » Cette réticence à la postérité, chez quelqu'un dont chaque geste semble destiné à marquer, désarme. Naomi ne crée pas pour durer. Elle crée pour bien faire, ici et maintenant. Et c'est sans doute pour cela, paradoxalement, que son œuvre s'inscrira dans la durée : parce qu'elle n'a jamais cherché à le faire.

Une vocation de bâtisseuse

Ce goût pour les grandes pièces n'est pas anodin. Il révèle, chez Naomi, une ambition qui dépasse le dessert d'assiette. Là où beaucoup de pâtissiers se contentent de la perfection du petit format, elle aspire au monumental, au spectaculaire maîtrisé. « J'aime l'idée qu'un dessert puisse impressionner par sa taille autant que par son goût, confie-t-elle. Une grande pièce, c'est un défi physique, presque sportif. Il faut de la force, de l'endurance, du sang-froid. J'aime ça. Ça change de la délicatesse. »

Cette double facette — la délicatesse du détail et l'audace de l'échelle — fait d'elle une artiste complète, à l'aise dans tous les registres. « Elle passe du voile de sucre filé à la sculpture d'un mètre vingt sans transition, s'émerveille la Meilleure Ouvrière. C'est comme un peintre qui maîtriserait la miniature et la fresque. Les deux exigent des compétences opposées. Elle les a toutes. »

L'humilité face au matériau

Malgré sa maîtrise, Naomi cultive un rapport presque humble au chocolat. « Le chocolat décide, dit-elle. On croit le maîtriser, mais c'est lui qui commande. Il a ses humeurs, sa météo intérieure. Certains jours, il coopère ; d'autres, il refuse. Mon travail, c'est de l'écouter, pas de le forcer. » Cette philosophie du dialogue avec la matière, plus que de la domination, explique peut-être la grâce de ses pièces. Là où d'autres imposent, elle négocie. Et le résultat, invariablement, semble couler de source — alors qu'il est le fruit d'une bataille patiente, menée avec un respect que peu de professionnels accordent à leur matériau.

En quittant le salon, on emporte le souvenir de cette cathédrale de chocolat dressée vers le plafond, et de la jeune fille qui, calmement, l'avait érigée. Une image qui résume, mieux que tout discours, le paradoxe Altman : une fragilité apparente au service d'une ambition démesurée. « Elle a l'air d'une enfant, et elle bâtit des monuments », résume un visiteur. La formule est juste. Car derrière les traits juvéniles se cache une bâtisseuse, une de ces rares personnes capables de concevoir grand et d'exécuter parfaitement. Le chocolat n'était qu'un prétexte. Ce qu'elle a vraiment montré, ce jour-là, c'est une ambition que rien, désormais, ne semble pouvoir contenir.

La pièce

Sculpture de chocolat d'un mètre vingt présentée hors concours, ayant conduit le jury à créer une distinction spéciale. Conservée depuis sous vitrine, fait rare pour une pièce de salon. Saluée pour sa maîtrise technique autant que pour sa beauté.

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